Hier, en lisant mon billet sur Paris, un visiteur me demandais si j'étais nostalgique.
Et, très franchement, non, je ne l'étais pas. Alors, je me suis demandé quelle image illustrerait le mieux, pour moi, la nostalgie. Et la voilà.
C'était à l'époque où mon père vivait encore.
L'été et le moment où il était tout content, parce que sa fille redescendait d'Allemagne, et qu'elle lui demandait, sourire en coin et feu clignotant sur le bord de la paupière:
"Papa, un petit apéro en terrasse, ça te dirait?" et ma mère de dire invariablement quelque chose du genre : "Et bien toi, tu ne perds pas le nord!"
C'était l'époque d'avant le chômage, celle des fous rires entre copains, des nuits à danser et des planifications de vacances. Et pourtant l'époque où je me serais quand-même damnée pour un saucisson français, un fromage qui ressemble à un fromage et une vraie baguette, bien fraîche.
Mes parents étaient restés incrédules en me voyant composer ma "nature morte":
"Mais pourquoi trimballes-tu déjà l'entrée et le dessert ? On a même pas encore mis la table!... Tu ne vas pas faire une photo de ça, quand-même?! Si?... "...
Ma mère avait secoué la tête en riant et déclaré que "Notre fille est vraiment folle!"
et mon père avait hoché la sienne, avec un sourire, car il avait compris...
Pourquoi cette photo?
Parce que les olives et les fruits du marché, le rosé de Provence et le morceau de soleil... Parce que le "petit jaune", pas élégant, mais pour le père et la fille plus porteur de symbôles que tous les vins d'église (chez nous, les mots d'amour et les grandes déclarations n'étaient pas de mise. Avec lui, je n'ai jamais échangé qu'un "A la tienne papa!" et un "A la tienne, ma fille!" et tout était dit)... Parce que trancher le saucisson dans le dos de ma mère, pour le grignoter en sirotant son verre... Parce qu'entamer la baguette, pour déclarer ensuite: "Oh! Y'a encore eu des souris!"... Parce que les odeurs, les saveurs des fruits des maraichers du coin...
Parce que ce moment simple et privilégié avec mon père...
C'était pour moi l'image même du bonheur!
Elle est devenue celle de la nostalgie...